"Je suis déçue parce que le professeur Alpha Condé a deux problèmes", dixit le Dr Makalé Traoré

Inteview

Le Dr Makalé Traoré a, dans un entretien accordé à nos confrères des Grandes Gueules, affiché sa déception sur la manière de gestion du pouvoir par Alpha Condé.  Elle a dénoncé le viol en Guinée tout en évoquant ses projets pour la lutte contre la banalisation de ce phénomène sur les mineures dans notre pays. 

 

 Quel est votre sentiment aujourd'hui docteur par rapport à tout ce qui se passe dans le pays? 

Dr Makalé Traoré: Je voudrais dire d'abord mes condoléances aux familles éplorées à l'occasion de ces grèves et vous rappeler deux ou trois choses que j'ai dites en 2012, le lendemain de ma nomination, lorsque vous m'avez interviewée. Je vous ai dit que, en ayant été nommée directrice de campagne du professeur Alpha Condé, je me sens concernée par la gouvernance actuelle. Il est important qu'après avoir été un grand opposant d'être un grand président et d'écouter plus ses colombes que ses faucons. 

Donc vous êtes déçue? 

Oui je suis déçue. Je suis déçue parce que le professeur Alpha Condé a deux problèmes. Le premier, c'est son téléphone. N'importe qui peut l'appeler n'importe quand pour lui dire n'importe quoi sur n'importe qui. Comme son caractère, c'est de réagir tout de suite, il réagit et ça c'est un problème. La deuxième chose que je voudrais relever, c'est l'exercice solitaire du pouvoir. Il décide de tout, tout seul, il sait tout et ça aussi, ce n'est pas bien pour un président de la République. 

Par rapport à la situation, je dirais que je suis enseignante. Je connais les problèmes des enseignants. C'est vraiment une couche des plus défavorisées. Je suis en train de dire que tout le monde sait. Moi j'ai pu enseigner 10 ans gratuitement dans nos universités parce que je suis dans le secteur privé et que je n'avais pas besoin d'être rémunérée pour rendre service à mon pays. Je vous assure les enseignants sont pauvres. Je suis dans l'absolu contre les grèves parce que notre pays est tellement dans des problèmes qu'il faut les éviter. Mais je ne comprends pas que le gouvernement ait renoncé d'emblée à discuter. Il faut que le dialogue s'instaure dans notre pratique de gouvernance. Quand vous ne parlez pas, vous faites la guerre, Quand vous parlez vous faites la paix. Quand on voit les conséquences de cela si on est responsable, on ne peut pas à ne pas avoir le coeur serré. Des morts, des jours perdus, des jours de formation perdus. Je pense qu'aujourd'hui que c'est peut-être par fierté que ce n'est pas fait. Pour moi cette fierté est fictive et si j'ai un mot fort à dire ici. Que vraiment le gouvernement puisse appeler les enseignants. Vous savez, ce sont ces enseignants qui se donnent jour et nuit pour former nos enfants. Moi mon professeur qui m'a préparée au bac, maître Sami, je le revois tous les mois pour l'assister. Il m'a formée, il m'a prise en main au début de l'année, il m'a conduit au bac. Si j'ai eu mon bac à 16 ans avec mention, c'est grâce à lui.

Mais aujourd'hui nous ne sommes pas dans la même cour et il n'y a pas beaucoup de gens qui se souviennent de leurs maîtres. Ils sont restés en bas et nous nous sommes montés. Les présidents, les ministres, les grands directeurs de régie financière, les gouverneurs, les préfets ont été formés par ces enseignants. Mais je dis encore une fois qu'il faut mettre fin à cette grève qui fait mal à notre pays et donc c'est mon appel au nom des femmes, Au nom de la grande personnalité que je représente dans ce pays.

Qu'est-ce qui n'a pas fonctionné parce qu'on a vu un président de la République très remonté à la télévision. Vous avez décrit tout de suite qu'il écoute, n'importe quoi et que tout le monde a son numéro de téléphone. Il a toutes les informations tous les soirs. On n'est pas en train de faire le procès d'Alpha Condé ni quoique ce soit , mais qu'est-ce qu'il faut faire dans ces circonstances? 

Mais il faut parler. C'est à dire, il y a une légitimité. Vous savez que la qualification n'appartient pas à l'administration. ça appartient à la justice. On ne peut pas qualifier une grève comme ça de façon anodine. La qualification appartient au juge. Mais sauvage ou pas, quelque soit ce qu'on en pense, on voit les conséquences sur le terrain. Vous savez en Guinée, on n'a pas tellement la culture du dialogue. Dans les autres pays ça existe. Le dialogue apaise, le dialogue fait avancer, le dialogue fait qu'on s'occupe des choses essentielles et le dialogue préserve le pays. 

Avant de parler de la campagne contre le viol des filles mineures ,  quel état des lieux faites-vous de ce fléau dans notre pays? 

Ce projet part de juin 2017 lorsque nous avons eu des informations de l'OPROGEM sur le nombre de viols en 2016 qui était de 119 et que les six premiers mois de 2017, on est passé à 123. Donc le chiffre supérieur à toute l'année 2016. À partir de là avec l'UNFPA, nous avons décidé d'activer la case de veille dans le cadre d'un projet pilote dans la région de Kindia notamment dans ses cinq préfectures pour nous transporter sur le terrain pendant une semaine. Nous avons animé des cases de veille préfectorales, dans lesquelles nous avons installé un agent de l'OPROGEM, un agent de santé, un psychologue et un juriste. Nous avons informé largement les femmes et les populations pour qu'ils viennent à la case pour faire cette offre de service globale et entendre et prendre des témoins. Là, nous en sommes sortis les bras tombant. Vous avez à Kindia en 2017, 295 cas de viols, à Forécariah 156 cas de viols, à Dubréka 113 cas, à Télémélé 107, Coyah 112. Ce qui fait un total de 783 cas. Donc, ça on s'est dit, c'est un drame national, dans un pays en période de paix qu'il y ait de viols de petites filles voir de bébés. C'est en ce moment que nous avons à travailler sur la suite du projet en organisant une mobilisation sociale de 200 femmes pendant huit jours dans les cinq communes de Conakry et dans la zone spéciale de kilomètre 36, pour mobiliser l'opinion, pour attirer l'attention aux conséquences futures pour ces petites filles, pour aussi criminaliser le viol en Guinée. Quand vous violez une petite que vous soyez punis comme un criminel. Un homme de 36 ans qui se jette sur un bébé de 4 mois, ce n'est pas humain, ça révolte. Il y a des cas que je ne veux pas parler ici parce que je suis à l'antenne par respect pour les auditeurs. Il y a des cas plus ignobles que ça dans notre pays. 

Les responsables de ces viols que sont-ils devenus

Globalement, rien en sort à cause justement de l'arrangement à l'amiable ou familial et c'est l'un des objectifs que j'ai omis tout à l'heure. C'est vraiment de rompre le silence et que la honte change de camp et aussi cesser les arrangements. Imaginez une petite fille qu'on viole à quatre, cinq, deux ans ou quelques mois, imaginez ce drame. Nous sommes tous des adultes. Une petite fille qu'on prend à cet âge-là, on a détruit toute sa vie. 

Est-ce que l'arrangement familial peut mettre fin à toute action de la justice? 

Non. Même les parents sont retissants parce qu'ils pensent qu'ils exposent leurs filles. Non, ils ne les exposent pas, ils les protègent. Vous savez plus de 80% des viols se passent en famille ou autour de la famille. Il faut que ça soit criminaliser. Que ces victimes puissent être accompagnées juridiquement et sanitairement parce qu'une fois que ce drame arrive en famille, vous ne pouvez pas savoir le chemin de croix lorsque la femme veut porter plainte, de faire savoir ce que la petite fille a subi.  Le chemin de croix qu'elle a fait. Donc il y a du travail à faire de ce côté-là. C'est vrai qu'il y a les violences basées sur le genre en général, là aussi on a des chiffres incroyables. Ce que les maris arrivent à infliger à leurs épouses. La personne qui partage leur vie, qu'ils ont aimé un moment donné, c'est incroyable. Mais le cas des filles devient un fléau dont il faut parler haut et fort. 

Ce que je voudrais rappeler, c'est que le viol est criminalisé dans le code pénal, c'est un crime qui est passible de 5 à 20 ans de réclusion criminelle à temps. Est-ce que les pesanteurs socioculturelles devraient arrêter l'action judiciaire. À votre avis pourquoi la justice à partir où la plainte a été porté même quand les parents désistent, pourquoi la justice ne continue pas le dossier parce que c'est un crime? 

Sur la criminalisation, je ne pense pas que ça soit criminalisé assez. Donc, il faut lever le ton avec le ministère pour qu'on puisse faire un travail de fond parce que, quand vous regardez dans les détails de la littérature de la loi ce n'est pas suffisant. Par rapport aux familles, vous savez notre pays a des problèmes. C'est qu'on applique pas la loi. Vous avez des petites filles qu'on découvre parce que en faisant pipi, elles ont mal, elles crient et on finit par se demander pourquoi elles crient. C'est en ce moment qu'on découvre qu'elles ont été violées. Il faut simplement que la loi s'applique. Nos femmes, le matin, elles sortent pour aller chercher à manger. Il faut que l'instituteur sache que s'il touche à la petite fille, il va subir les conséquences toute sa vie et que cela soit, c'est notre démarche. Aujourd'hui, il faut que les gens dénoncent, il faut que les violeurs sachent que quand ils vont commettre ça, ils s'exposent aux sanctions les plus lourdes dans notre pays. 

Quel changement vous voulez apporter à l'approche pour la faire changer. Comment faire comprendre, pour faire prendre conscience qu'il faut poursuivre l'action quand  il y a des situations comme ça. Quelle est la nouvelle approche que vous allez adopter cette fois-ci? 

Cette fois, c'est d'abord auprès des familles. Nous allons déployer 200 femmes chaque jour dans une commune de Conakry et il y a un ensemble de messages qui est noté. Il y a une méthodologie d'approche des familles sur les conséquences des viols sur les filles et tous les quartiers vont être touchés, toutes les familles vont être touchées pour expliquer aux familles qu'il faut cesser de se taire, qu'il faut en parler. Informer les familles des conséquences sur les filles et vraiment arrêter l'arrangement familial, l'arrangement avec la notabilité du quartier qui vient voir pour étouffer l'affaire. 

Premièrement, en prenant compte de certains facteurs, l'exploitation minière, l'exploitation agricole qui peuvent constituer de véritables facteurs qui accroissent la vulnérabilité par rapport au viol. Est-ce que on a pris en compte, la situation statistique pour d'autres régions de ce pays là. Deuxièmement, au plan de la prise en charge, les heures qui vont suivre le viol, est-ce que les centres de santé, est-ce que les hôpitaux sont suffisamment dotés à la fois d'éléments qui touchent au traitement en soi mais également des psychologues parce qu'on sait qu'ils en manquent dans ce pays? 

Alors, qu'est-ce qu'on fait dans les autres régions? J'ai dit au départ que c'était un projet pilote sur Kindia, pour comprendre le phénomène dans sa profondeur et aujourd'hui, nous entamons la suite. C'est une question de moyens, on n'a pas des fortunes. Le premier projet sur Kindia a été financé par l'UNFPA. La mobilisation sociale est financée par nous-mêmes. En ce qui concerne l'après viol, je vous ai dit dans les cases préfectorales que nous avons organisées, c'était en même temps une offre de service psychologique, sanitaire, juridique etc sur le terrain et c'est ce qui a permis aux gens de se livrer et de dire ce qui se passait. Nous, nous voulons dans le futur, qu'il soit installé dans les hôpitaux une cellule qui regroupe tous ces éléments. 

In Le Démocrate

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